Les racines de classe et historiques du problème de l’intégration dans les pays européens, le Danemark comme modèle

Rezgar Akrawi
2026 / 5 / 26


Une lecture critique de gauche dans le contexte de la montée du discours de droite hostile aux immigrés, et des obligations de l’État envers ses résidents


1. Le cadre critique : qui définit la crise, et dans l’intérêt de qui ?
Cet article est un appel à l’intégration, mais non au sens avancé par le discours dominant. C’est un appel à une intégration comprise comme un engagement conscient et critique dans une société qui constitue un terrain de lutte, non une soumission aux conditions de ceux qui détiennent le pouvoir, ni une preuve d’« innocence culturelle » devant ceux qui fixent les règles du jeu. C’est aussi une tentative de dévoiler le cadre idéologiquement défaillant à travers lequel est pensée la crise de l’intégration au Danemark et dans les pays scandinaves, aussi bien par la droite que par le centre-gauche.
Un cadre qui diagnostique une crise structurelle aux racines de classe et historiques comme un problème culturel ou religieux, et qui fait peser sur le maillon le plus faible la responsabilité de contradictions produites par un système économique et politique international dont le Danemark a longtemps bénéficié et continue de bénéficier.
La crise de l’intégration des réfugiés en Europe ne peut être comprise isolément du contexte qui l’a produite. Les grandes vagues de déplacement ne sont pas apparues à partir de rien, elles ont été dans une large mesure le résultat direct de guerres et de destructions systématiques qui ont ravagé des sociétés entières. Cette destruction se poursuit aujourd’hui : à Gaza seulement, le nombre de morts résultant de l’agression israélienne depuis octobre 2023 a dépassé soixante-douze mille Palestiniens, dont la majorité sont des femmes et des enfants, tandis que près de deux millions de personnes ont été déplacées. Au Soudan, au Yémen et en Syrie, les guerres continuent de produire vague après vague de déplacements forcés.
En février 2026, les États-Unis et Israël ont mené des frappes militaires contre l’Iran, et quelle que soit la nature réactionnaire et dictatoriale du régime iranien, cette agression militaire directe contre un État souverain renforce la logique de la guerre et du militarisme comme substitut au droit international, produisant davantage de victimes civiles et de populations déplacées.
Ces guerres et ces conflits sont dans la plupart des cas déclenchés ou soutenus par des alliances entre le capital et les forces de droite en Occident ainsi que leurs partenaires régionaux. C’est une ironie douloureuse que ces mêmes forces, qui ont contribué à détruire des sociétés entières, mènent aujourd’hui la charge contre les migrants qu’elles ont elles-mêmes produits, en les présentant comme un fardeau plutôt que comme les victimes des guerres qu’elles ont alimentées.
La question de l’intégration domine depuis des décennies le paysage politique des pays scandinaves et d’une grande partie de l’Europe, et son intensité se renouvelle à chaque cycle électoral. Malgré les variations des contextes nationaux, ces pays se rejoignent autour de défis similaires : la montée du discours de droite hostile aux immigrés, la dérive des partis de centre-gauche vers des positions plus dures sur l’immigration, et l’absence de toute explication structurelle sérieuse des difficultés d’intégration rencontrées par une minorité de nouveaux arrivants. Le Danemark se distingue dans ce contexte comme le modèle le plus dur actuellement en vigueur, ayant adopté ces dernières années certaines des lois sur l’immigration et l’intégration parmi les plus strictes du monde occidental.
Cette analyse prend le Danemark comme modèle analytique non parce qu’il serait une exception, mais parce qu’il incarne ces contradictions avec une clarté particulière, et parce que je vis ici et suis de près ses évolutions, ce qui me permet d’observer ces dynamiques de l’intérieur. La situation est dans son essence générale et applicable à des contextes comparables dans d’autres pays européens dotés de systèmes avancés de protection sociale.
2. Le Danemark dans le miroir : une responsabilité qui n’est jamais posée
Le débat autour de l’intégration des réfugiés au Danemark soulève rarement la question la plus dérangeante : dans quelle mesure le Danemark, et plus largement l’Occident, portent-ils la responsabilité de la production même des crises qui ont généré ces réfugiés ?
Le Danemark participe activement à un système international qui, pendant des décennies, a soutenu des régimes autoritaires à travers le Sud global, sous les prétextes de la stabilité régionale, de la lutte contre le terrorisme et de la protection des intérêts du capital occidental.
Ce sont précisément ces régimes qui ont écrasé la société civile, empêché toute forme d’organisation démocratique ou syndicale indépendante, participé à des guerres d’agression comme en Irak et en Afghanistan, et produit vague après vague de réfugiés. L’architecture économique internationale dont bénéficie le Danemark en tant qu’État capitaliste avancé perpétue l’inégalité structurelle entre le Nord et le Sud et ferme la possibilité d’un développement indépendant pour ces sociétés.
Il ne s’agit pas simplement d’une responsabilité morale abstraite. Cela fait partie intégrante de toute analyse matérialiste sérieuse de la crise de l’intégration. Celles et ceux qui demandent aujourd’hui « pourquoi ces gens ne s’intègrent-ils pas ? » doivent simultanément demander « pourquoi ont-ils fui ? » et « qui a contribué à construire les systèmes qui les ont forcés à fuir ? ». La réponse à cette deuxième question n’absout personne de ses responsabilités individuelles, mais elle replace la crise dans son véritable contexte de classe et historique, au lieu de la réduire aux caractéristiques culturelles ou religieuses de celles et ceux qui sont arrivés.
3. Note pour le lectorat : le paysage partisan danois
La scène politique danoise est divisée en deux grands blocs.
Le bloc bleu de droite comprend Venstre, le parti historiquement libéral, et Dansk Folkeparti, le Parti populaire danois, parti national-populiste qui, depuis le début des années 2000, a imposé un discours anti-immigration devenu la référence de la compétition politique dans le pays, tirant l’ensemble du paysage politique vers la droite sur cette question. Font aussi partie de ce bloc Liberal Alliance et Det Konservative Folkeparti, le Parti populaire conservateur.
Le bloc rouge de gauche comprend Socialdemokratiet, les sociaux-démocrates, qui représentent un exemple frappant de dérive d’un parti de gauche vers la droite sur la question migratoire. Malgré son identification historique à la social-démocratie, ce parti a dirigé des gouvernements qui ont adopté certaines des lois sur l’immigration les plus restrictives de l’histoire danoise. Socialistisk Folkeparti, le Parti populaire socialiste, occupe une position centriste au sein de ce bloc.
Enhedslisten, l’Alliance rouge-verte, constitue la voix la plus clairement à gauche au parlement dans son rejet du racisme envers les migrants et dans sa revendication de politiques d’intégration fondées sur les conventions internationales relatives aux droits humains. Pourtant, cette clarté ne dissimule pas des contradictions fondamentales : ses positions en matière de politique étrangère et d’armement l’ont éloignée de l’opposition socialiste traditionnelle à la guerre et au militarisme ; elle a soutenu la hausse des dépenses de défense au détriment de l’État social ; et elle a proposé d’élargir le service militaire obligatoire aux femmes au lieu d’en exiger l’abolition.
Ces déplacements ont suscité des réserves explicites de la part des forces de la gauche radicale quant au fait de la considérer comme un choix de gauche fiable, même si elle reste, en matière de droits sociaux et d’intégration, la meilleure option disponible dans le paysage parlementaire actuel.
En dehors de ces blocs parlementaires, des partis et organisations de gauche radicale sans représentation parlementaire restent actifs et importants dans la scène politique danoise : des partis communistes de diverses orientations, des organisations socialistes révolutionnaires, des mouvements anarchistes et des courants syndicaux indépendants. Ces forces, à l’intérieur comme à l’extérieur du parlement, constituent la principale force motrice dans la défense des acquis sociaux et dans la résistance au discours de droite hostile aux immigrés.
Ce paysage partisan n’est pas simplement une carte organisationnelle. Il est essentiel pour comprendre la nature du débat autour de l’immigration et de l’intégration dans le cadre de la compétition politique en cours. Dans ce contexte de confrontation accrue entre les deux blocs, la question des réfugiés et de l’intégration revient au centre du débat politique avec un poids considérable, souvent présentée comme une menace fondamentale pour la cohésion et l’avenir de la société danoise.
La plupart des partis, y compris certains du bloc de centre-gauche, tendent à expliquer le succès ou l’échec de l’intégration par des facteurs culturels, religieux ou ethniques. Ces facteurs jouent sans aucun doute un rôle dans certains aspects de l’intégration, mais leur impact reste limité et insuffisant pour expliquer le phénomène en son cœur. Au lieu de traiter l’intégration comme un processus social et historique complexe façonné par des forces structurelles, psychologiques et économiques, elle est réduite à des slogans culturels et religieux simplifiés, mobilisés pour produire de la peur et mobiliser les électeurs, avec un effet négatif direct sur le processus d’intégration lui-même.
Il est nécessaire ici de distinguer entre deux versions des « valeurs danoises » : les valeurs authentiques fondées sur les principes de citoyenneté, d’égalité et de dignité humaine consacrés dans la constitution et dans les instruments internationaux des droits humains, et les « valeurs danoises » promues par la droite sous la bannière de « l’identité nationale », enracinées en substance dans l’intolérance, le racisme, la discrimination et la suprématie nationaliste.
Ce discours aboutit dans la pratique à traiter les résidents issus de l’immigration, première et deuxième générations, nés et élevés au Danemark, comme des suspects permanents tenus de prouver leur innocence en raison de leur origine religieuse ou nationale, alors même que l’écrasante majorité d’entre eux travaillent, contribuent et s’intègrent activement dans la société danoise.
Une question plus profonde est rarement soulevée dans le débat public, ni par le bloc bleu ni par la plupart des partis du bloc rouge : que signifie l’État pour celles et ceux qui ont passé une partie importante de leur vie sous un État qui réprime et pille ? Et comment cette expérience enracinée peut-elle façonner leur relation à tout autre État ? Cela ne concerne pas uniquement la première génération.
L’image de l’État peut être transmise indirectement à la deuxième génération née au Danemark, à travers le langage quotidien à la maison, à travers la manière dont on parle des institutions, de l’autorité et du droit. Un enfant qui grandit dans un environnement où l’État est perçu avec suspicion et peur peut hériter de cette vision avant de construire sa propre expérience, ce qui fait du traitement de cette dimension psychologique et historique une nécessité qui traverse les générations, et non seulement les individus.
4. L’État tel qu’ils l’ont connu : un appareil de répression, non une institution publique
Beaucoup de réfugiés arrivant du Moyen-Orient ainsi que de certaines régions d’Asie et d’Afrique ont passé la majeure partie de leur vie sous des États autoritaires corrompus. Pour eux, l’État n’était pas une institution publique au service de la société et protectrice des droits de ses membres. Dans leur expérience quotidienne, il s’agissait d’un appareil de pouvoir répressif fonctionnant largement dans l’intérêt d’une élite étroite au détriment de la société dans son ensemble, lié à la corruption systématique, aux pots-de-vin, à la domination des services de sécurité sur la vie publique et à une bureaucratie sans aucune responsabilité devant un mandat populaire. Il s’agissait dans la plupart des cas d’une autorité non élue, ou d’un pouvoir recourant à des élections mises en scène servant seulement de façade pour légitimer un pouvoir préexistant, traitant les personnes comme des sujets obéissants plutôt que comme des citoyens dotés de droits.
Cette expérience enracinée d’élections falsifiées, ou de leur absence totale, explique une part importante de ce que reflètent les statistiques dans les démocraties scandinaves : des taux de participation électorale plus faibles parmi les résidents danois d’origine étrangère par rapport aux citoyens nés dans le pays.
La participation aux élections n’est pas un comportement inné, c’est une pratique acquise construite sur une confiance profonde dans le fait que son vote fait réellement une différence. Celles et ceux qui n’ont connu que des urnes qui ne changent rien, ou qui servent à falsifier la volonté du peuple, ont besoin de temps et d’une expérience tangible pour être convaincus que les choses sont différentes ici.
Ces États autoritaires ne sont pas apparus à partir de rien. Le rôle des puissances occidentales, y compris du Danemark, dans leur maintien a été abordé dans la section précédente. Ce qu’il faut ajouter ici, c’est la dimension psychologique accumulée : beaucoup de réfugiés portent non seulement une expérience politique de l’État autoritaire, mais aussi des traumatismes de guerre, de déplacement et de persécution qui projettent une ombre profonde sur leur capacité à faire confiance à toute institution, quelle que soit sa nature. Cette dimension psychologique ne peut être traitée par la seule explication institutionnelle, elle exige un soutien spécialisé qui doit faire partie intégrante de toute politique d’intégration sérieuse.
Dans de tels systèmes répressifs et corrompus, il devient tout à fait naturel pour les individus de chercher à contourner l’État plutôt qu’à coopérer avec lui : éviter les procédures officielles, contourner les lois et les impôts, chercher des voies informelles pour mener des transactions, et s’appuyer sur des réseaux personnels, familiaux et régionaux plutôt que sur des institutions publiques en lesquelles personne n’a confiance. Il ne s’agit pas d’un trait culturel hérité dans un sens essentialiste. C’est en grande partie le résultat logique d’une longue expérience historique, souvent transmise, avec un État qui réprimait et pillait constamment la société au lieu de la servir.
5. L’État social : un modèle né de la lutte des classes
Lorsque ces réfugiés arrivent au Danemark, ils se trouvent face à un modèle totalement différent de tout ce qu’ils ont connu. Malgré le fait que l’État moderne demeure en dernière instance partie prenante d’une structure sociale stratifiée en classes au sein du capitalisme, l’État danois, et plus largement les États scandinaves, repose sur des institutions démocratiques, des élections libres et indépendantes, une transparence institutionnelle relativement élevée et des règles juridiques appliquées avec un degré considérable d’égalité à toutes et tous, quelle que soit leur origine ou leur richesse. Il s’agit d’un modèle sans aucune comparaison possible avec ce qu’ils ont vécu dans leurs pays d’origine.
Reconnaître ces acquis ne signifie pas ignorer le caractère de classe de l’État danois. C’est un État capitaliste opérant dans un système économique qui concentre la richesse et reproduit l’inégalité sociale. L’enseignement public gratuit, la santé universelle, le système de sécurité sociale et les lois de protection du travail ne sont pas nés avec l’État danois. Ils ont été arrachés par des décennies de luttes sociales et organisationnelles entre les travailleurs et le capital, et n’ont jamais constitué une concession volontaire de la classe dominante. Le modèle scandinave, l’État social, a connu un recul marqué depuis les années 1990, à mesure que les partis sociaux-démocrates dérivaient vers le centre libéral, abandonnant progressivement les priorités qui avaient construit ce modèle au profit de la gestion du capitalisme plutôt que de sa contestation.
Ces acquis ne sont pas définitivement garantis. Ils restent toujours vulnérables à l’érosion dès lors que les mouvements de gauche et les mouvements syndicaux s’affaiblissent et que leur présence dans l’espace public recule. L’histoire du capitalisme démontre que le capital n’abandonne jamais volontairement ce qui lui a été arraché, et que chaque recul de la puissance de l’organisation collective ouvre une fenêtre à une nouvelle restriction de ces droits sous des prétextes renouvelés. La préservation et le développement de ces acquis dépendent, à chaque génération, de la vigilance des mouvements de gauche et progressistes ainsi que de la continuité de leur organisation et de leur participation politique active.
Lorsqu’on dit à un migrant ou à un réfugié que l’État ici est « différent », cette affirmation reste abstraite si elle n’est pas accompagnée du contexte historique qui a produit cette différence : les mouvements ouvriers organisés, les grèves et les manifestations, les négociations collectives et la lutte politique menée à travers des générations avant d’atteindre ce niveau de droits sociaux.
Cet État repose aussi sur un système juridique fondé sur les principes des droits humains, notamment une large égalité juridique entre femmes et hommes, la séparation de la religion et de l’État, la protection des droits de l’enfant, et le droit de tous les citoyens et résidents à l’éducation, à la santé et à la dignité humaine, indépendamment de leur statut social ou économique. Pour de nombreux réfugiés venant de sociétés où ces droits ne bénéficient pas d’une protection juridique adéquate, comprendre ces règles et leur logique ne relève pas seulement de l’adaptation culturelle. C’est une partie fondamentale de la compréhension de la nature même de l’État démocratique laïque et de son fonctionnement.
Une conséquence notable de ce cadre est que les femmes migrantes arrivant d’environnements où elles subissent une discrimination juridique et de fortes contraintes sociales se trouvent confrontées à un système de droits leur offrant une protection plus large en matière d’emploi, d’éducation, de divorce, de garde des enfants et de liberté de circulation, et découvrent souvent pour la première fois des droits juridiques dont elles avaient été privées.
L’écrasante majorité des réfugiés s’adaptent progressivement à ce modèle et s’y engagent de manière positive et efficace. Ils apprennent à faire confiance aux institutions publiques, entrent sur le marché du travail, paient des impôts, participent à la vie communautaire et élèvent leurs enfants à l’intérieur de ce système.
Beaucoup sont devenus des contributeurs actifs dans tous les secteurs de la société danoise, y compris dans des secteurs économiques vitaux comme la santé, les services, les transports, la construction et l’industrie alimentaire, des secteurs qui dépendent désormais fondamentalement de cette force de travail, sans laquelle les services essentiels utilisés par l’ensemble de la société cesseraient de fonctionner. Cette contribution économique réelle trouve rarement sa place dans le débat politique public, obsédé par les aspects négatifs, alors qu’elle mérite reconnaissance et mise en valeur plutôt que négligence.
Il faut aussi noter que l’intégration sur le marché du travail n’est pas freinée uniquement par des obstacles du côté des migrants eux-mêmes. Les recherches démontrent l’existence d’une discrimination structurelle réelle : les candidats portant des noms à consonance étrangère sont rejetés à des taux plus élevés que leurs homologues portant des noms danois, indépendamment de leurs qualifications. Il s’agit d’un biais systémique à l’intérieur du marché du travail capitaliste, et y répondre exige une législation rigoureuse ainsi qu’une pression syndicale organisée.
Il existe cependant une petite minorité qui reste plus longtemps prisonnière de son expérience antérieure de l’État et de l’héritage patriarcal autoritaire, abordant le système danois selon la logique de ce à quoi elle était habituée dans son pays d’origine : recours au travail informel, tentative de contourner les lois, préférence pour les réseaux informels plutôt que pour les institutions publiques, ou tentative d’imposer dans la famille des restrictions aux femmes et aux enfants en contradiction avec le cadre de droits garanti par le droit danois à toutes et tous.
Dans certains cas, la question ne concerne pas seulement la relation à l’État, mais aussi la pression de la communauté, de la secte et de la religion, qui forment une autorité parallèle concurrençant les institutions publiques et imposant aux individus la conformité à des normes qui contredisent ce cadre de droits. Cette autorité collective parallèle exige un traitement spécifique que la seule explication institutionnelle ne peut pas résoudre.
6. Les politiques d’intégration et le problème de la compréhension de l’État
Les échecs d’intégration de cette minorité sont généralement expliqués dans le discours politique dominant comme un problème culturel ou religieux fondamental nécessitant plus de restrictions, plus de tests et plus de conditions. L’explication la plus précise et la plus réaliste est que le problème réside, dans de nombreux cas, dans une transition difficile entre une perception enracinée de l’État comme appareil de répression et de corruption, et une perception fondamentalement différente qui le voit comme une institution de solidarité sociale digne de confiance et de participation.
Celles et ceux qui arrivent avec des expériences autoritaires ont besoin de temps et d’un investissement réel pour comprendre que la relation entre la société et l’État au Danemark fonctionne selon des principes entièrement différents de ceux qu’ils ont connus.
Les politiques d’intégration actuellement menées au Danemark ne traitent pas adéquatement cette dimension centrale. Au lieu de se concentrer sur l’explication de la nature des institutions étatiques, de leur fonctionnement et de l’histoire des luttes qui les ont produites, les dernières années ont vu s’accumuler, sous la pression croissante de la droite et de l’extrême droite, des politiques d’intégration orientées vers le durcissement des lois, l’élargissement des tests de valeurs et l’imposition de restrictions croissantes sur le séjour et sur certains droits sociaux.
Des politiques fondées sur l’hypothèse selon laquelle le réfugié constitue en général un problème à contenir et à gérer, plutôt qu’un être humain porteur d’une expérience historique complexe exigeant une compréhension et un engagement sérieux.
Cette approche ne se contente pas d’échouer à produire l’intégration. Elle peut renforcer chez certains réfugiés l’ancienne image de l’État comme force hostile à l’affût, ce qui constitue précisément l’inverse de ce que les politiques d’intégration déclarées prétendent rechercher.
Une intégration réelle exige une explication claire du fonctionnement des institutions étatiques fondées sur la citoyenneté, de la relation organique entre fiscalité et services publics, ainsi que du rôle des syndicats et du droit du travail dans la protection des travailleurs. L’apprentissage de la langue est sans aucun doute nécessaire, mais il est insuffisant à lui seul pour comprendre la société. Comprendre l’État et ses institutions, et comprendre la relation entre les droits sociaux et les obligations communes, n’est pas moins important que la capacité à parler danois.
7. La participation à la solidarité sociale
Parmi les concepts qui ont le plus besoin d’être repensés dans le contexte de l’intégration figure le travail informel, connu au Danemark sous le nom de « sort arbejde », ou travail au noir. Dans certains pays, travailler sans déclaration ou sans payer d’impôts est considéré comme une nécessité naturelle de survie, et parfois vu comme une forme de résistance face à un État corrompu qui ne mérite pas d’être financé. Cette logique est historiquement compréhensible dans le contexte de systèmes autoritaires qui détournent les recettes fiscales au profit des gouvernants plutôt qu’au service de la société.
Cependant, il existe un paradoxe flagrant qu’on ne peut ignorer : les détenteurs du capital danois eux-mêmes recourent à l’évasion fiscale et au travail informel par des moyens bien plus sophistiqués et d’une ampleur bien plus grande, paradis fiscaux offshore, sociétés écrans et failles juridiques conçues à leur service. Concentrer la critique publique et politique sur les pratiques d’une minorité de migrants tout en ignorant l’évasion fiscale de la classe capitaliste constitue une instrumentalisation politique claire visant à détourner l’attention des contradictions structurelles du système et à faire porter au maillon le plus faible la responsabilité de crises qu’il n’a pas créées.
Malgré cela, dans un pays comme le Danemark, qui repose sur un système fiscal progressif négocié collectivement, conquis par la lutte et protégé par l’organisation, afin de financer les services publics, le travail informel signifie affaiblir un système de solidarité sociale construit à travers les générations.
Chaque impôt payé ici finance les écoles, les hôpitaux, les infrastructures et le système de sécurité sociale dont tout le monde bénéficie. Lorsqu’une personne comprend ce lien organique entre ce qu’elle apporte et ce que la société reçoit, payer l’impôt devient un acte de participation volontaire à un cadre de solidarité sociale plutôt qu’une soumission à une autorité extérieure.
Il en va de même pour les tentatives de contourner les lois. Dans les systèmes autoritaires, les individus peuvent considérer le contournement de l’État comme une légitime défense, mais dans une société fondée sur des institutions publiques communes, ces pratiques affaiblissent la confiance mutuelle et réduisent les ressources dont dépendent les services publics. La même logique vaut pour les fausses déclarations de maladie destinées à obtenir des prestations sociales auxquelles on n’a pas droit : ces prestations sont financées par les impôts des travailleurs, manuels et intellectuels, qui ont construit ce système à travers des décennies de lutte collective. Les frauder nuit à la solidarité sociale dont tout le monde bénéficie, y compris les réfugiés eux-mêmes.
Plus dangereusement encore, ces pratiques erronées, bien qu’elles soient le fait d’une petite minorité, fournissent à la droite et à l’extrême droite un prétexte en or pour présenter tous les migrants comme un fardeau pour la société, discours qui sert finalement à justifier le démantèlement des acquis sociaux qui concernent tout le monde sans exception. Cela seul suffit pour que les réfugiés eux-mêmes soient les défenseurs les plus vigilants de ces acquis.
8. Une intégration réelle : une responsabilité partagée, dont la plus grande part incombe à l’État
Les politiques d’intégration peuvent inclure des exemples pratiques et directs qui rapprochent ces concepts de la réalité quotidienne : expliquer comment les écoles et les hôpitaux sont financés par l’impôt, comment les travailleurs obtiennent leurs droits à travers des contrats de travail formels et des syndicats, et comment les lois protègent les travailleurs lorsque leur emploi est déclaré. Cette compréhension peut être renforcée en encourageant la participation des réfugiés à la vie politique, civique et syndicale, ainsi qu’aux associations locales et aux activités communautaires.
Lorsque les individus voient comment les institutions démocratiques fonctionnent dans la vie quotidienne, et comment les mouvements ouvriers, syndicaux et sociaux ont obtenu de larges droits sociaux à travers l’organisation collective, l’intégration devient un véritable processus social plutôt qu’une obligation administrative ou un test de valeurs imposé de l’extérieur par l’État.
L’intégration est une responsabilité partagée, mais la répartition de cette responsabilité ne peut être égale. L’État, à travers ses institutions et à travers les médias, en porte la plus grande part, car il possède les outils, les ressources et l’autorité nécessaires pour façonner les politiques et la conscience publique.
Cette responsabilité n’est ni une faveur ni une option politique ouverte à la négociation, c’est une obligation juridique découlant des conventions internationales relatives aux droits humains que le Danemark a ratifiées, notamment le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, et la Convention des Nations unies relative aux réfugiés. Ces instruments obligent explicitement l’État à garantir les droits de toutes les personnes résidant sur son territoire, indépendamment de leur origine ou de leur nationalité, interdisent la discrimination dans les droits fondamentaux et exigent la mise en place de conditions permettant à chaque personne de participer pleinement à la vie sociale.
L’État doit investir dans l’explication de la nature de ses institutions et de l’histoire des luttes qui les ont produites, au lieu de se contenter d’imposer des tests de valeurs et de durcir les lois. Lorsqu’il durcit les conditions de résidence et restreint les droits sociaux sous la pression du discours de droite, il ne commet pas seulement une erreur politique. Il viole des conventions internationales qu’il a signées volontairement et devant la communauté internationale.
Les institutions médiatiques portent une responsabilité indépendante et lourde. Dans une société démocratique, les médias ne sont pas un simple transmetteur neutre d’événements. Ils fabriquent la conscience publique et façonnent les perceptions collectives. Lorsqu’ils choisissent d’amplifier les pratiques d’une minorité marginale de migrants et de les transformer en stéréotype global, ils contribuent activement à produire un environnement social hostile qui fait obstacle à l’intégration et alimente la discrimination que les mêmes conventions internationales interdisent.
Leur devoir est de mettre en lumière les nombreuses dimensions positives du parcours d’intégration et de documenter la contribution réelle des migrants à l’économie et à la société, non pour des raisons morales abstraites, mais parce que l’équilibre dans la représentation médiatique est une condition d’une vie démocratique saine.
La petite minorité de réfugiés qui continue de voir l’État à travers le prisme de son expérience antérieure doit entreprendre une véritable réévaluation de cette image. L’État au Danemark, malgré ses limites et les contradictions de classe qu’on ne peut nier, est une institution publique qui garantit des droits fondamentaux, fournit de larges services sociaux et applique la loi à toutes et tous.
Il est lié par des conventions internationales qui font de la dignité humaine un droit inaliénable plutôt qu’une faveur accordée ou un privilège mérité. Ce qui a été dit plus haut au sujet de la relation entre fiscalité, solidarité sociale et histoire des luttes qui ont produit ce système s’applique ici pleinement : exiger l’ensemble des droits de citoyenneté garantis par les conventions internationales implique en même temps de s’engager dans les obligations qui préservent ces droits et les protègent pour les générations futures.
9. La participation politique : un devoir démocratique et une lutte qui ne s’arrête pas à l’urne
Il ne s’agit pas ici d’un appel normatif demandant aux migrants de s’aligner sur tel ou tel bloc politique, mais d’une tentative d’analyser ce que produit structurellement le désengagement politique dans un contexte totalement différent de celui qui l’a causé. L’un des constats les plus marquants de cette analyse est que le désengagement électoral parmi les résidents danois d’origine étrangère n’est pas un phénomène aléatoire. Il constitue en grande partie le résultat logique d’une expérience historique avec un État qui volait les votes au lieu de les respecter.
Pourtant, la poursuite de ce désengagement dans un contexte entièrement différent signifie laisser le terrain libre à des voix qui façonnent les politiques au détriment de celles et ceux qui étaient absents, alimentant un discours qui présente les migrants comme un fardeau plutôt que comme des partenaires, et qui sert finalement à justifier le démantèlement des acquis sociaux dont tout le monde bénéficie.
Le paysage parlementaire actuel n’offre pas d’option indépendante de gauche radicale, réalité qu’il faut reconnaître sans détour. Ce qu’il offre, c’est un pari tactique : soutenir les forces les plus engagées dans la défense des droits des travailleurs et dans la confrontation avec le discours raciste, tout en maintenant une exigence permanente de reddition de comptes quant à leurs contradictions fondamentales, en particulier leur dérive vers une hausse des dépenses militaires qui siphonne les ressources du système de protection sociale. Le vote, dans ce contexte, n’est pas une déclaration d’allégeance. C’est un outil de pression à l’intérieur d’une équation plus large.
Cela nous mène à quelque chose de plus profond que l’urne. Les acquis sociaux qui distinguent le Danemark n’ont pas été fabriqués dans les chambres parlementaires, ils ont été arrachés hors de celles-ci : par les grèves, l’organisation syndicale, la pression populaire continue et les mouvements sociaux qui ont refusé d’accepter ce qu’on leur concédait.
Celles et ceux qui ont vécu sous un État qui écrasait leur organisation et confisquait leur voix possèdent aujourd’hui une double opportunité rare : déposer un vote dans un processus électoral qui fait réellement une différence, et s’engager dans l’organisation collective syndicale et communautaire qui a historiquement produit cette différence. S’engager dans les deux simultanément n’est pas une option idéale. C’est le seul chemin réaliste vers une société plus juste pour toutes celles et tous ceux qui y vivent.
10. Conclusion : une intégration critique, non la reddition
Il y a une question qu’on ne peut éviter : comment appeler les migrants à s’intégrer dans une société que nous décrivons en même temps comme divisée en classes et capitaliste ? La réponse est que cette société, malgré son caractère de classe, n’est ni un tout homogène ni un bloc monolithique. C’est un terrain de lutte vivant dans lequel les travailleurs, manuels et intellectuels, et la gauche ont obtenu au fil des générations de véritables droits sociaux, et cette lutte reste ouverte, ses résultats étant encore façonnés par celles et ceux qui y participent et par celles et ceux qui s’en absentaient.
Cependant, cet engagement ne signifie pas l’acceptation des conditions existantes telles qu’elles sont. Le système danois qui se présente comme un modèle d’intégration est le même système qui reproduit une discrimination structurelle sur le marché du travail, finance une militarisation croissante au détriment de l’État social, et mène une politique étrangère qui continue de soutenir ce qu’on appelle la stabilité régionale, ce qui signifie dans la plupart des cas rien d’autre que la stabilité des régimes répressifs qui ont produit les réfugiés en premier lieu.
L’intégration critique et consciente n’est pas une dissolution dans ce système. C’est un engagement avec ses contradictions à travers les outils de l’organisation collective, et un refus du cadre qui présente le migrant comme un invité obligé d’être reconnaissant plutôt que comme un citoyen à part entière avec des droits et des responsabilités.
C’est précisément ici que le projet d’intégration rencontre le projet de lutte socialiste en un point fondamental : tous deux rejettent la division des résidents d’un pays en hiérarchies, et tous deux exigent une citoyenneté réelle plutôt que formelle pour toutes celles et tous ceux qui vivent sur cette terre, y travaillent et contribuent à la construire. Le migrant qui paie ses impôts, rejoint son syndicat et participe à la vie politique n’acquiert pas seulement des outils d’autodéfense. Il devient un acteur actif dans la lutte plus large pour l’alternative socialiste et pour l’élargissement du cercle des droits à tout le monde, au lieu de le restreindre sur la base de l’origine, de la nationalité ou de la religion.
De ce point de vue, chaque pas vers une intégration réelle est simultanément un pas vers le renforcement de la gauche sociale et l’affaiblissement du discours de droite qui nourrit ses propres contradictions en fragmentant la classe ouvrière selon des lignes raciales et culturelles. Le capital ne craint rien davantage qu’une classe ouvrière unifiée, diverse dans ses origines et unie dans ses revendications, et c’est précisément ce qui fait du discours anti-immigrés un instrument de classe dans son essence, au service de ceux qui possèdent et non de ceux qui travaillent.
La société plus juste que recherche la gauche ne peut être construite en tolérant des citoyens de seconde zone, ni en distribuant la dignité humaine en doses mesurées selon l’origine, la religion ou la date d’arrivée. C’est une société qui ne reconnaît qu’une seule citoyenneté pleine et entière pour toutes celles et tous ceux qui vivent sur cette terre, y travaillent et contribuent à la construire, qu’ils soient nés ici ou qu’ils soient arrivés en fuyant des guerres déclenchées par ceux-là mêmes qui exigent aujourd’hui qu’ils prouvent leur mérite à rester. L’intégration critique et consciente n’est ni une concession par rapport à cet objectif, ni un compromis sur ses principes. Elle constitue l’un de ses chemins vivants, et l’un des plus urgents à un moment où le racisme monte et où les acquis sociaux reculent. Celles et ceux qui ne luttent pas pour les droits de tout le monde ne luttent, en vérité, pour personne.

Source:
https://pour.press/les-racines-de-classe-et-historiques-du-probleme-de-lintegration-dans-les-pays-europeens-le-danemark-comme-modele/




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